LE GÉNÉALOGISTE

MICHEL ROGERS
« Un peuple sous X »
« On ne s’aime pas »
« câpresse et mûlatresse »

Questions posées à Michel Rogers par Camille Jouhair, distributeur – novembre 2008

Qu’est ce qui vous a donné l’idée d’aller à la recherche de ces arbres généalogiques ?

M.R. C’est parce qu’un jour en revenant de l’étranger, j’ai retrouvé des anciens amis « Blancs-pays » et ils m’ont invité à une fête, et arrivé sur place je me suis rendu compte qu’ils se réunissaient pour mettre à jour leur généalogie. Et j’ai pris ça en pleine face : nous les nègres on ne s’intéressait pas à ça, à commencer par moi, je ne savais pas qui j’étais. Je suis allé aux archives, j’ai recherché mes ancêtres paternels, maternels, ça m’a donné cette espèce de virus, et en parlant autour de moi je me suis rendu compte que 99 % des Guadeloupéenne savaient pas d’où ils venaient. C’est quand j’ai terminé mes proches, ma famille et comme on dit parents et alliés, je me suis dit après tout pourquoi pas, on va se taper toute la Guadeloupe.

C’est presque fait puisque j’en ai déjà retrouvé près de 8000, j’estime le nombre de patronymes de familles noires à 10 000. Après je ferai les indiens, les hindous, qui eux aussi sont dans la même posture que nous, on les a débaptisés quand ils sont arrivés et on a utilisé leur prénoms comme patronymes, ce qui fait que leur nom de maintenant ça ne veut rien dire « Moutoussamy » par exemple, le mot Samy veut dire « fils de ». Nous sommes un peuple tellement inculte que j’ai l’impression que ça n’intéresse personne, quand je leur confie un document, les gens le mettent dans un tiroir, ils ne le montrent même pas à leurs frères et soeurs ou alors ils s’en servent pour des histoires d’héritage, pour gagner de l’argent au point de vue notarial, des choses comme ça. Mais j’ai rarement rencontré quelqu’un qui était content de savoir d’où il sortait en réalité. On nous a désaculturé.

C.J. Lorsque vous dites : « N’oubliez jamais que vous descendez d’esclaves », est-ce un cri du coeur, l’évacuation d’un non-dit ou l’expression de la volonté d’enraciner la mémoire ?

M.R. Les trois. Parfois on est obligé de mettre de l’eau dans son vin. Nous sommes un peuple qui a été dés-aculturé. Je m’adresse surtout aux petits parce que je fréquente les écoles et l’avenir, c’est eux. Ils ont une envie réelle, mais quand ils posent des questions à leurs parents, ils n’ont pas de réponse. Alors ils viennent me voir. Parfois ils ont des réactions violentes devant certaines réalités et je leur dis « attention, il ne faut pas que tu prennes les armes, la colère non plus ne va pas résoudre le problème ». Il faut accéder à la connaissance, en détail, parce que nous le vivons, c’est notre quotidien. Aujourd’hui par exemple, le 11 novembre, combien de métropolitains savent que 17 000 guadeloupéens sont morts pour la France en 1914 ? Et bien la France ne mentionne ça dans aucun livre. La France n’est pas raciste, mais elle l’est par omission. Aujourd’hui les gens vont agiter leur petit drapeau tricolore mais il faut leur dire « Allez lire les monuments aux morts, vous serez surpris d’apprendre que votre arrière grand-père s’y trouve ».

C.J. Diriez vous : « Notre esprit est resté en Afrique » ?

M.R. C’est pire que l’esprit, c’est l’âme. C’est la coquille qui est arrivée aux Amériques, et je crois que c’est une coquille vide qu’on essaie de remplir, mais avec du toc. Ayant vécu au Mexique, un peuple qui n’a jamais connu l’esclavage, on voit tout de suite la différence. Le Mexicain quel qu’il soit a une notion de la patrie que nous n’avons pas. Nous sommes locataires, ici, y compris de notre nom, qui n’est pas le nôtre. Ma mère était mulâtresse, ensuite qu’est ce que je trouve en faisant ma généalogie, je trouve que le premier Rogers venait du sud de l’Angleterre, à Saint Martin j’ai encore plein de cousins aux yeux bleus. Je ne suis pas un raciste primaire, c’est une notion qui m’échappe, mais par contre j’ai conscience du problème de la couleur que j’ai maintenant et que je considère qu’il ne faut pas pousser les gens à la révolte mais il faut qu’on affronte les choses, il faut mettre les pieds dans le plat.