Black Soldiers — Gordon

3 mai 2026

I — PEINDRE GORDON 

Peindre Gordon est une méditation et une épreuve.

Mon geste fait lentement émerger de l’ombre les reliefs de son corps sec, forgé par l’effort et la douleur. Son corps tendu et maigre mais aussi affuté qu’une lame, animé de son souffle, irrigué de son sang.

Vivre encore est un triomphe. Gordon est vivant.

Sous mon pinceau, la toile soupire.

Quelque chose de tendre se devine au-dessus de sa hanche, sous le creux de son bras. Malgré la maigreur, la dureté.

Sous mon pinceau, palpite sa chair.

Le long de son échine le lacis des cicatrices forme l’image d’un arbre, comme un buisson de ronces.

Mais là, sa peau, je peux en ressentir la douceur.

 

Journal d’atelier 

4 mai 2026

II — GORDON N’EST PAS TON NOM 

C’est le nom qu’ils t’ont donné dans le journal; ce numéro du Harper’s Weekly paru le 4 juillet 1863 jour du 87 ème anniversaire de l’indépendance et au lendemain de la bataille de Gettysburg. L’Union avait gagné cette bataille. L’Union allait gagner cette guerre et le journal le plus lu d’Amérique, décidait de publier pleine page les trois images qui devaient symboliser ton destin.

Comme dans un retable de papier, l’icône de ton dos lacéré trône au centre. Sur la gauche, un homme qui est peut-être toi, vêtu de haillons – c’est un « Contraband », j’y reviendrai – les jambes croisées, regarde l’objectif d’un air de défi presque ironique. Tandis qu’à droite, un soldat qui est censé être toi, harnaché de pied et cap et appuyé sur son long fusil, regarde son destin en face avec un assurance tranquille.

Ce ne sont pas des photographies, mais des gravures sur bois exécutées d’après les clichés que le photographe de chez McPherson&Oliver avait pris quelques jours auparavant, à Bâton rouge. À Bâton Rouge, où stationnait le XXXème régiment de volontaires du Massachussetts.

Tu étais arrivé à pied. Après des jours à fuir à travers les bayous. Ton corps sec et noueux s’apercevait derrière les loques qui te couvraient. Ces déchirures effrangées qui entouraient les trous du tissu. Qui dessinaient sur ta peau des ouvertures vers la noirceur, vers le secret d’un corps dont l’essentiel reste caché, comme par miracle. Chaque fragment épuisé de ce qui avait été plusieurs vêtements, vestiges de vies assemblées pour former la structure rapetassée de ton vêtement. Des restes de vies recousues, des générations de haillons rapiécées. Bref.

Tu n’étais pas nu. Malgré la fuite, la boue, les chiens, les épines et les pierres tranchantes des chemins.

Tu étais arrivé à pied. C’était ta deuxième tentative. Tu avais fait des kilomètres et avais échappé aux chiens. Et c’est cela qu’ils avaient retenu. Tu te tenais devant eux. Tu leur disais que tu marchais depuis 10 jours, que tu n’avais cessé de courir qu’après que tu aies cessé d’entendre les chiens. Que tu avais frotté ta peau d’oignons pour les semer et que ça avait marché. La voix des chiens et les cris des hommes dans ton dos s’étaient tus. Ils avaient perdu ta trace.

Et malgré les deux ans de guerre et les dizaines de Noirs en haillons qui avaient déjà passé leurs lignes, l’un d’eux t’a posé cette question candide, du haut de sa sollicitude devenue machinale – ou peut-être parce que ton exploit lui paraissait déraisonnable :

Qu’est ce qui t’as poussé à t’enfuir Peter ? Ton maître était-il méchant ?

Tu as eu un haussement d’épaule, juste ça, un simple haussement d’épaule et tu as marqué un temps. Avant de tordre tes bras et ton torse pour défaire le réseau de pièces de tissus dépareillés qui te couvrait et qui avait été une chemise, ou plutôt des générations de chemises.

Elle devait être encore empesée de boue. Elle a eu du mal à tomber, elle collait à ta peau, elle s’est comme arrachée de toi en libérant un imperceptible souffle de terre ocre. Et l’image est née. Dans la salle encombrée d’âmes, seuls les Blancs ont laissé échapper un frisson d’horreur. Les Noirs eux, ne se sont même pas retournés.

Je t’appelle Gordon, mais ce n’est pas ton nom. C’est celui que le journal t’a donné. Les officiers qui t’ont pressé de faire cette photo eux, t’appellaient Peter. Pauvre Peter. Peter scrouged back. L’homme au dos lacéré.

 

Journal d’atelier 

5 mai 2026

III — DONNER LE DOS

Ce fut un geste las, pour eux, pour leur répondre. Parce que leurs questions ne méritaient pas de mots. Pourquoi t’es tu enfui ? Ton maître était-il méchant ? Tu aurais pu en rire. Tu n’as eu qu’un soupir, un léger haussement d’épaules. Et puis ton corps s’est mis en mouvement, lentement : défaire l’attache, rapprocher tes omoplates, tendre le cou, tordre tes bras, creuser l’échine, te secouer légèrement pour briser le sceau de boue. Ta chemise a glissé sur tes reins.

Tu la retenais d’une main. Tu as levé les yeux. Tous leurs regards convergeaient vers ton torse. Presque malgré eux ils regardaient tes muscles, soupesaient les forces qui te restaient, ton âge possible. Ils prenaient du regard une option sur ton corps, sur l’usage qu’ils en feraient.

Alors, tu t’es retourné.

Dans ton dos, un arbre avait poussé. Il puisait loin ses racines, dans l’enfance peut-être, pour autant que ce mot ne t’aie jamais concerné. Ta peau avait connu la corde, la rigoise, le bâton et le cuir du fouet, tannée année après années par les commandeurs. Du bel ouvrage.

Mais ça, le lacis de ronces qui y avait poussé, c’était l’œuvre du surveillant Artayon Carrier. Les coups bien sûr, innombrables, entrecroisés. Il avait dû changer de main, s’arrêter pour reprendre son souffle. Il avait dû aller au bout de ses forces. Tu ne t’en souvenais plus.

Il avait fini par s’arrêter, et puisque tu respirais encore, il avait fait préparer la saumure et l’avait lui-même étalée.

Tu avais tout oublié, seule ta peau se souvenait. Alors, tu leur as montré.

 

Journal d’atelier 

7 mai 2026

IV — LA SOIE D’ALGER

J’ai dessiné l’arbre. J’ai caressé les lignes, ombres et lumières pour leur donner du relief. C’était difficile de saisir l’entrelacs, je me suis un peu perdue dans les arabesques du buisson de ronces, dans leur pâleur nacrée. Sur la photographie, elles luisaient. Comme si la lumière d’un jour finissant y avait déversé son miel. Mais sous mon pinceau, contre la toile fine et rêche, elles perdaient de leur douceur.

Car je les avais imaginées douces, ces volutes de chair, d’une douceur si renversante que personne n’avait jamais osé y poser son doigt. Même pas ta femme quand, après deux mois d’agonie et de délire, elle t’avait retrouvé un matin comme rendu à toi même. La fièvre était tombée, les mots t’étaient revenus. Tu n’étais pas mort, et le sang et le pus avaient fini de couler, laissant ta peau comme vitrifiée sous les linges qu’elle changeait chaque jour. Depuis deux mois.

Elle avait vu tes plaies guérir, elle avait suivi du doigt le tracé des cicatrices, à quelques millimètres, traçant dans l’air les volutes du buisson de ronces, sans te toucher.

C’est elle qui t’a convaincu de partir.

– Tourne un peu pour prendre la lumière. Encore un peu. Redresse-toi. Voilà, comme ça.

Ce sont ces deux photographes qui en ont eu l’idée.

Promptement, ils ont installé leur studio de fortune, tendu leur drap, disposé la chaise et fixé leur appareil sur son trépied.

Tes pieds nus sur le sol de terre battue, ou plutôt piétinée par les bottes des soldats. Tu es torse nu, devant le drap tendu, dehors, en pleine lumière. C’est celle du coucher du soleil qui se reflète sur les reliefs de ta peau.

William D. McPherson et J. Oliver écumaient depuis des mois les garnisons de l’Union, alternant entre les photos de cadavre sur les champs de bataille et les portraits d’officiers, puis de soldats, puis de soldats noirs … Même avec une demi solde, ces derniers succombaient à leur tour à la mode des portraits carte de visite qu’on pouvait envoyer à sa famille.

Jusqu’au mois de mai de l’année précédente, ils avaient œuvré dans le camp d’en face, du côté des Confédérés. Mais quand les Unionistes avaient occupé Bâton rouge, ils avaient senti le vent tourner et avaient proposé leurs services à l’occupant. On accueillit à bras ouverts les deux Sudistes, on leur procura même du matériel tout neuf. On avait besoin de bons photographes, la guerre et la photographie venaient de s’épouser.

J’ai dessiné ton dos, ta main qui enserrait ta hanche, les muscles tendus de ton bras, de ton épaule, les deux plis de ton cou tourné, ta pommette saillante, l’ombre qui noie ton regard, la curieuse courbe de ton bouc qu’on devine touffu et emmêlé comme tes cheveux – si denses qu’ils forment une sorte de houppe qu’on croirait de laine bouillie.

Alors seulement j’ai pu faire face, te regarder tout entier.

Est-ce qu’ils te parlaient français ? C’est dans cette langue qu’on t’avait toujours donné des ordres. Mais eux te parlaient sans crier, dans des chuchotements empressés, comme on parle à un cheval trop nerveux quand on a peur qu’il se cabre.

– Attention. On ne bouge plus. Trente seconde.

Et j’ai su.

J’ai su qu’il fallait que je revienne sur mon geste sacrilège, que j’applique à mon tour un baume sur ta chair dénudée, qu’il m’y faudrait du temps, de la patience – qu’il me fallait recoudre, réparer, re broder.

J’ai cherché un fil robuste et doux qui puisse renvoyer la lumière.

Après plusieurs essais, je l’ai trouvé. On l’appelle soie d’Alger.

Il s’agit d’échevettes de 7 brins d’une soie non torsadée – on dit soie floche – aujourd’hui produite en Chine mais qui doit son nom au fait qu’avant 1830, l’Algérie produisait de la soie de mûrier en quantité et qualité et l’exportait jusqu’à Marseille.

Longtemps après son annexion brutale et la destruction des magnaneries devenues «indigènes» la France s’efforçait toujours en vain de relancer la sériciculture dans la colonie ; mais le terme de soie d’Alger désignait encore toute soie “non tordue

Journal d’atelier 

10 mai 2026

V — Contraband

Mais il faut revenir en arrière. Les deux photographes n’ont pas encore fourbi leur appareil. Tu n’es pas encore assis sur cette chaise, contre le drap blanc, dans cette position presque impossible, parce qu’ils voulaient voir à la fois ton dos et l’arête de ton profil.

Le soleil est encore haut et tu patientes devant la tente du Marshal Provost avec «l’arrivage du jour». C’est ainsi que les deux soldats en faction qui vous surveillent vous nomment : la cohorte de noirs qui ont passé les lignes dans la nuit. Des hommes surtout, quelques femmes chargées d’enfant, peu de vieillard, un peuple de poussière poussé par le vent de la guerre, quittant les plantations désertées par leurs maîtres et leurs champs incendiés pour se mettre sous la protection de l’armée nordiste.

Contraband, c’est le nom qu’on vous donne depuis qu’un général dans la première année de guerre a décidé de ne plus renvoyer à leur maitre les esclaves fugitifs. Contrebande de guerre, bien confisqué à l’ennemi, permis de non-retour. Ce n’est pas vraiment l’humanité, ce n’est pas vraiment la liberté non plus; mais c’est toujours mieux que le néant d’où vous sortez. Tous les régiments de l’Union sont flanqués de vos campements où se recrutent les fantassins, les cuisinières, les blanchisseuses et où s’égayent des volées de négrillons.

Toi, tu es venu de plus loin, tu as marché dix jours, tu as bravé les chiens et les chasseurs d’esclaves; mais tu n’es pas arrivé seul. Vous étiez quatre à vous enfuir, ils ont eu John le deuxième jour ; vous n’étiez plus que trois à atteindre Bâton Rouge, dont toi Peter, avec Gordon. Vous êtes restés des heures assis dans la poussière sous le soleil brûlant, attendant votre tour et vos laisser-passer.

Sous la tente du Marshall, des officiers dissipés étaient venus jauger les futures recrues comme des maquignons à la foire. Vous étiez l’attraction du jour avec vos quarante  miles franchis à pied. Les questions fusaient et seule la vue de ton dos avait pu les faire taire un moment. Tu leur tournais le dos, muet et immobile, parce qu’au fond ton histoire y était gravée et que ta peau la connaissait mieux que toi même.

C’est alors qu’avaient résonné derrière toi avec une sorte de douceur ces quelques mots en français qui t’ont ramené au monde :

Qui t’a fouetté, Peter ?

Journal d’atelier 

11 mai 2026

VI — Le sourire de Gordon

Vous étiez quatre à vous glisser dans la nuit. John et Gordon, toi Peter et l’autre, dont le nom s’est perdu. Gordon était le plus jeune, il n’avait pas de femme. Vous aviez fomenté votre fuite entre les rangs de coton. John était comme un frère pour lui. C’est à sa mort que vous deviez votre salut. Depuis qu’une balle lui avait scié la jambe et que les chiens s’étaient attardés à le déchirer permettant votre fuite, ce drôle de sourire ne l’avait plus quitté.

Tandis que tu leur montrais ton dos, le chirurgien Samuel Knap Towle s’était approché. Il avait tendu lentement la main vers le buisson de ronces avant de la ramener vivement contre lui comme s’il s’était brûlé.

Il a fait un pas en arrière, puis un autre quand tu t’es retourné.

Tu as commencé ton récit d’une voix posée, en phrases courtes ponctuées de longues pauses. Tu as dit ce que tu savais de ton histoire, elle commençait après le fouet et le trou noir, elle s’ancrait dans l’oubli : C’est le surveillant Artayon Carrier qui m’a fouetté, je ne me souviens pas du fouet.

L’homme qui parlait français semblait comprendre ton créole. Mieux, il avait saisi une plume et deux feuilles de papier sur la table du Marshal et s’était mis à prendre fébrilement des notes. Tu déroulais ton récit phrase après phrase et dans le silence tu écoutais sans y croire le grattement de la plume sur le papier. Tes paroles résonnaient, sa plume griffait la page, le papier scarifié buvait l’encre. Tu déroulais ton histoire, la litanie de tes oublis et elle s’inscrivait sur une autre peau :

– Ils ont dit que j’étais devenu fou et que j’avais essayé de tirer sur tout le monde. Je ne m’en souviens pas, je ne savais pas que j’avais essayé de tirer sur quelqu’un, c’est ce qu’ils m’ont dit. Que J’ai brûlé tous mes vêtements, mais je ne m’en souviens pas. Ils m’ont dit que j’avais d’abord essayé de tirer sur ma femme. Je n’ai tiré sur personne. Je n’ai fait de mal à personne. Ma femme m’a dit que je n’avais pas fait ces choses quand je suis parti.

Seul l’homme t’écoutait encore. Le Marshall et les officiers s’étaient remis à bavarder, noyant ton récit dans un brouillard d’anglais.

Towle, lui, est toujours muet. Pourtant, des dos comme le tien, un médecin militaire comme lui devait en avoir déjà vu des dizaines. Mais quelque chose dans tes traits, dans la rectitude de ton nez, dans l’espace qui le séparait de ta lèvre supérieure, dans la finesse de celle-ci, lui a fait instinctivement te reconnaître sinon comme un semblable, du moins comme un reflet possible. Towle est happé par le ton mesuré de ta voix, ta «tête fine». Le désastre de ton dos lui avait fait imaginer un fauve. Il est saisi, comme il le soulignera plus tard dans une lettre à un confrère, de te trouver un air INTELLIGENT et BIEN ÉLEVÉ – traçant ces mots en majuscule.

Mais tu es arrivé au bout, tu n’as plus qu’une chose à dire. Tu lances une dernière phrase, celle qu’il te faut prononcer avant de te taire à jamais, comme ta propre épitaphe. Mon maître s’appelle Captain John Lyon, planteur de coton, sur la rivière Atchafalaya, près de Washington, en Louisiane.

Ça aurait pu en rester là. Towle aurait secoué sa torpeur et se serait raclé la gorge avant de te gratifier d’un lénifiant « c’est bien mon garçon, c’est bien, tu peux te rhabiller ». Il aurait pu braver sa répulsion en te posant la main sur l’épaule puis en faisant glisser ses doigts sur les reliefs de ton échine – après tout sa qualité de médecin l’y autorisait … Mais il n’en n’eût pas le temps.

L’homme qui parlait français t’avais saisi par le bras. Sans te laisser le temps de ramasser ta chemise, il t’avait entraîné hors de la pièce. Vous aviez traversé des allées boueuses, longé des tentes, jusqu’à arriver dans cet écart du camp où les deux photographes remballaient leur matériel. Essoufflé et triomphant l’homme s’était écrié

– Messieurs, je l’ai trouvé !

Mac Pherson et Oliver ont à peine relevé la tête, finissant de caler le trépied et la chambre dans leur coffre de bois. Alors il te fait pivoter sur toi même et ton dos se met à briller dans la lumière du couchant.

C’est alors que tu croises le regard de Gordon. Son sempiternel sourire flotte sur son visage, ce même sourire que les photographes viennent de fixer sur leur plaque de métal et qu’il leur a opposé, avec ses jambes et ses bras croisés, enveloppé de ses hardes comme d’un manteau royal.

Journal d’atelier 

13 mai 2026

VII — Reprise

Ils n’ont pas discuté longtemps. Ils ont regardé le ciel : aucun nuage ne viendrait masquer le soleil et en ce début d’avril, le jour serait encore lent à décliner. Ils ont échangé un bref regard et se sont mis en mouvement, leurs gestes synchronisés formant comme un ballet.

Sortir le pied et la chambre de leur coffre de bois, les visser l’un à l’autre, y fixer le long objectif de cuivre. Se glisser sous la bâche noire tendue entre deux piquets, rouvrir les flacons aux odeurs entêtantes. Étaler sur la plaque de verre tenue à deux doigts le Colodion visqueux. La tremper dans le bain de sels de nitrate d’argent, attendre trois minutes, l’enchâsser dans le cadre de bois. Au dehors, tendre le drap, disposer la chaise et t’y faire asseoir. Te parler avec douceur, comme on parle à un cheval craintif, pour obtenir cette pose presque impossible : avoir dans le même plan ton dos et ton profil, ta main enserrant ta hanche.

L’appareil était à un mètre de toi, tu pouvais sentir sur ta peau l’air déplacé par leurs mouvements. Le châssis glissé à l’arrière de la chambre avec un bruit sec, avait marqué le début du sortilège.

On ne bouge plus.

Ils avaient retenu leur souffle en même temps que toi, pendant les mêmes longues secondes, puis replacé le capuchon de cuivre sur l’objectif. Toi tu n’avais pas bougé, n’osant pas recommencer à respirer.

Tu les as entendu parler un moment à voix basse. Et soudain ils étaient à nouveau sur toi, te prenaient par la taille pour te faire te lever, tirer la chaise, te glisser un tabouret sous les fesses, te remettre sans ménagement en position. L’un d’eux, d’un doigt ferme glissé sous ton menton, t’a relevé la tête, accentuant encore la tension de ton cou.

Ils firent glisser le volet du châssis pour exposer l’autre moitié de la plaque. Le temps se suspendit à nouveau.

Puis ils plongèrent sous la bâche, pour quelques longues minutes. L’homme qui parlait français faisait les cent pas devant la tente. L’acide d’abord, puis l’hyposulfite, déployèrent leurs effluves corrosifs dans la fournaise confinée. Ils en sortirent comme ivres, brandissant la plaque de verre contre le soleil.

Les trois hommes s’exclamaient, surexcités. Tu n’y distinguais que des reflets moirés formant deux rectangles qui auraient pu tenir dans la paume de ta main. Ils ont pressé une feuille de papier blanc, diaphane, contre la plaque et l’ont exposé aux rayons obliques du soleil.

Les trois se tenaient penchés, épaule contre épaule, t’interdisant l’accès à ce qui se tramait, tandis – se disaient-ils – que quelque chose « venait ». Tu restais en retrait, face au couchant, chancelant. La sueur inondait ton visage, tes yeux brûlaient, un air rêche desséchait ta gorge.

Ils se tournent vers toi, s’écartent pour te laisser passer. Tu t’approches, sans comprendre. Un des photographes soulève la plaque de verre. Et le vertige te prend

Tu peux voir ton dos, pour la première fois.

Je ne connaissais qu’une image, celle qu’ils feraient quelques jours plus tard, l’image ultime, celle qui fut reproduite dans le Harper’s weekly. Celle qui fut conçue pour nous hanter. Mais j’ignorais tout le reste, j’ignorais tout de toi.

Quand j’ai entrepris de te peindre, j’ai commencé par le début. La première prise.

On sent encore l’effort, le corps qui résiste, le dos qui ploie, le visage qui se dérobe, menton dissimulé derrière l’épaule. Tes yeux paraissent mi-clos, noyés d’ombre. Tu n’es pas complètement là, mais comme agrippé au lacis de cicatrices qui paraît la seule chose stable de l’image.

Dans la deuxième, ton profil est entier, comme sur une médaille et ton dos plus largement offert. La pose est parfaite, tu la tiens, tu réussis même à effacer la tension extrême de ton corps. La chaise a disparu.

J’ai peint les deux figures sur un voile noir. Elles ne sont qu’à peine, elles peuvent disparaître à tout moment, se dérober aux regards. Elles sont passées des quelques centimètres de l’original – 6 par 9 pour être précise – à la dimension approximative de ton corps.

J’ai commencé à broder la première. Je tiens l’image basculée à l’horizontal, calée sur mes genoux. Le reste de ton corps, ton visage, sont plus haut, je ne les regarde pas. Devant moi, seul, le motif. J’ai tiré le fil, il est presque blanc. Je vais commencer par cette zébrure de lumière. Je suis au plus près de la toile, mes doigts guident l’aiguille. Le fil s’accumule trait à trait. Je l’entends la traverser. Sous mes doigts, renait le relief, l’épaisseur et inexorablement, la douceur.

 

Journal d’atelier 

17 mai 2026

VIII — Immersion

Tu glisses ton corps nu dans l’eau tiède. Dans la fraicheur vive du matin d’avril, tes genoux devant toi sont comme deux îles qui émergent de la vapeur blanche. Ta peau, passée du gris au brun rouge, étincelle. Tu pourrais mourir. La chaleur amiotique t’emporte loin de toi même. Tu pourrais fondre. Rien d’aussi bon ne t’est arrivé depuis qu’on t’a arraché au sein de ta maman. Les trois hommes, plantés devant le tub, jettent des regards inquiets autour d’eux. Ils l’ont dissimulé derrière un drap, non pas pour préserver ton intimité mais pour soustraire aux regards cette scène improbable qui les ferait passer pour fous. L’un d’eux te tend une brosse de chiendent qui sert à panser les chevaux et un morceau de savon. Ils désignent ta tignasse figée de crasse, font le geste de frotter. Tu ne peux retenir ton rire et devant leur air affolé, tu plonges ta tête sous l’eau.

C’était un océan de tentes. Plus de 35 000 hommes stationnaient autour de Bâton Rouge – une marée de chair encore vivante, d’étoffes raidies, de métal luisant, de destins suspendus, regroupés là depuis des semaines. Un fleuve d’hommes d’armes et de chevaux qui grossissait jours après jours en prévision de la grande bataille. Parmi eux, les quelques centaines de soldats noirs vêtus de bleu des Louisiana Native Guards.

L’un d’entre eux est venu vous chercher pour vous escorter à travers le camp. Vous l’avez suivi, les pieds nus dans la boue, tête baissée, serrant contre vous vos laisser passer, assourdis par la rumeur qui montait des premiers feux de camp, le choc métallique des cantines. Vous étiez trois nègres dans l’ombre du soir, à traverser cet océan en courant presque, tentant de vous faire oublier. Le soldat parlait votre créole, mais il ne vous a pas dit un mot. Il vous a désigné du menton l’entrée du campement des Contrabands. Vous y avez enfin croisé des regards.

L’homme qui parlait français – on l’appelait le Bostonien – et les deux photographes, étaient restés longtemps à contempler les clichés du jour. Le Bostonien s’extasiait : la pose bravache de Gordon drapé dans ses haillons laissait une impression forte ; mais rien ne surpassait le choc créé par ce dos lacéré allié à l’allure humble et presqu’apaisé de Peter. L’ensemble créerait une attraction inédite, il en était sûr. Mais Oliver et Mac Pherson doutaient soudain : qui aurait envie de voir « ça » ?

Pour en avoir le cœur net, ils apportèrent les épreuves à Towle. Le chirurgien blêmit, puis s’empourpra. Alors, on sut.

Le lendemain, dès que le soleil fut assez haut les deux photographes tiraient une dizaine de nouvelles épreuves tandis que le Bostonien rédigeait ses notes. On ne sait à quel moment et par quel miracle l’activiste abolitionniste du nord et les deux sudistes transfuges avaient décidé d’œuvrer ensemble à la fabrication de ta légende, mais ils y travaillaient.

Tu dormais depuis deux jours, à même le sol devant un feu éteint quand on est venu te chercher. Au sortir de ton bain ils te tendirent ton pantalon raidi de crasse. Tu dus y glisser ton corps amolli, sentir la morsure de la toile sur ta peau. Tu as repris la pose sans qu’ils aient eu un mot à dire. Cette fois tes cheveux bouclaient comme ceux d’une statue grecque, ta main ouverte contre ta hanche faisait saillir les muscles de ton bras.

Quelque chose en toi triomphait.

Journal d’atelier