Black Soldiers — Gordon

3 mai 2026

I — PEINDRE GORDON 

Peindre Gordon est une méditation et une épreuve.

Mon geste fait lentement émerger de l’ombre les reliefs de son corps sec, forgé par l’effort et la douleur. Son corps tendu et maigre mais aussi affuté qu’une lame, animé de son souffle, irrigué de son sang.

Vivre encore est un triomphe. Gordon est vivant.

Sous mon pinceau, la toile soupire.

Quelque chose de tendre se devine au-dessus de sa hanche, sous le creux de son bras. Malgré la maigreur, la dureté.

Sous mon pinceau, palpite sa chair.

Le long de son échine le lacis des cicatrices forme l’image d’un arbre, comme un buisson de ronces.

Mais là, sa peau, je peux en ressentir la douceur.

 

Journal d’atelier 

4 mai 2026

II — GORDON N’EST PAS TON NOM 

C’est le nom qu’ils t’ont donné dans le journal; ce numéro du Harper’s Weekly paru le 4 juillet 1863 jour du 87 ème anniversaire de l’indépendance et au lendemain de la bataille de Gettysburg. L’Union avait gagné cette bataille. L’Union allait gagner cette guerre et le journal le plus lu d’Amérique, décidait de publier pleine page les trois images qui devaient symboliser ton destin.

Comme dans un retable de papier, l’icône de ton dos lacéré trône au centre. Sur la gauche, un homme en haillons – on dit « Contraband », j’y reviendrai – les jambes croisées, regarde l’objectif d’un air de défi presque ironique. Tandis qu’à droite, un soldat qui est censé être toi, harnaché de pied et cap et appuyé sur son long fusil, regarde son destin en face avec un assurance tranquille.

Ce ne sont pas des photographies, mais des gravures sur bois exécutées d’après les clichés que le photographe de chez McPherson&Oliver avait pris quelques jours auparavant, à Bâton rouge. À Bâton Rouge, où stationnait le XXXème régiment de volontaires du Massachussetts et officiait le médecin militaire Samuel Knapp Towle.

Tu étais arrivé à pied. Après des jours à fuir à travers les bayous. Ton corps sec et noueux s’apercevait derrière les loques qui te couvraient. Ces déchirures effrangées qui entouraient les trous du tissu. Qui dessinaient sur ta peau des ouvertures vers la noirceur, vers le secret d’un corps dont l’essentiel reste caché, comme par miracle. Chaque fragment épuisé de ce qui avait été plusieurs vêtements, vestiges de vies assemblées pour former la structure rapetassée de ton vêtement. Des restes de vies recousues, des générations de haillons rapiécées. Bref.

Tu n’étais pas nu. Malgré la fuite, la boue, les chiens, les épines et les pierres tranchantes des chemins.

Tu étais arrivé à pied. C’était ta deuxième tentative. Tu avais fait des kilomètres et avais échappé aux chiens. Et c’est cela qu’ils avaient retenu. Tu te tenais devant eux. Tu leur disais que tu marchais depuis 10 jours, que tu n’avais cessé de courir qu’après que tu aies cessé d’entendre les chiens. Que tu avais frotté ta peau d’oignons pour les semer et que ça avait marché. La voix des chiens et les cris des hommes dans ton dos s’étaient tus. Ils avaient perdu ta trace.

Et malgré les trois ans de guerre et les dizaines de Noirs en haillons qui avaient déjà passé leurs lignes, l’un d’eux t’a posé cette question candide, du haut de sa sollicitude devenue machinale – ou peut-être parce que ton exploit lui paraissait déraisonnable :

Qu’est ce qui t’as poussé à t’enfuir Peter ? Ton maître était-il méchant ?

Tu as eu un haussement d’épaule, juste ça, un simple haussement d’épaule et tu as marqué un temps. Avant de tordre tes bras et ton torse pour défaire le réseau de pièces de tissus dépareillés qui te couvrait et qui avait été une chemise, ou plutôt des générations de chemises.

Elle devait être encore empesée de boue. Elle a eu du mal à tomber, elle collait à ta peau, elle s’est comme arrachée de toi en libérant un imperceptible souffle de terre ocre. Et l’image est née. Dans la salle encombrée d’âmes, seuls les Blancs ont laissé échapper un frisson d’horreur. Les Noirs eux, ne se sont même pas retournés.

Je t’appelle Gordon, mais ce n’est pas ton nom. C’est celui que le journal t’a donné. Les officiers qui t’ont pressé de faire cette photo eux, t’appellaient Peter. Pauvre Peter. Peter scrouged back. L’homme au dos lacéré.

 

Journal d’atelier 

5 mai 2026

III — DONNER LE DOS

Ce fut un geste las, pour eux, pour leur répondre. Parce que leurs questions ne méritaient pas de mots. Pourquoi t’es tu enfui ? Ton maître était-il méchant ? Tu aurais pu en rire. Tu n’as eu qu’un soupir, un léger haussement d’épaules. Et puis ton corps s’est mis en mouvement, lentement : défaire l’attache, rapprocher tes omoplates, tendre le cou, tordre tes bras, creuser l’échine, te secouer légèrement pour briser le sceau de boue. Ta chemise a glissé sur tes reins.

Tu la retenais d’une main. Tu as levé les yeux. Tous leurs regards convergeaient vers ton torse. Presque malgré eux ils regardaient tes muscles, soupesaient les forces qui te restaient, ton âge possible. Ils prenaient du regard une option sur ton corps, sur l’usage qu’ils en feraient.

Alors, tu t’es retourné.

Dans ton dos, un arbre avait poussé. Il puisait loin ses racines, dans l’enfance peut-être, pour autant que ce mot ne t’aie jamais concerné. Ta peau avait connu la corde, la rigoise, le bâton et le cuir du fouet, tannée année après années par les commandeurs. Du bel ouvrage.

Mais ça, le lacis de ronces qui y avait poussé, c’était l’œuvre du surveillant Artayon Carrier. Les coups bien sûr, innombrables, entrecroisés. Il avait dû changer de main, s’arrêter pour reprendre son souffle. Il avait dû aller au bout de ses forces. Tu ne t’en souvenais plus.

Il avait fini par s’arrêter, et puisque tu respirais encore, il avait fait préparer la saumure et l’avait lui-même étalée.

Tu avais tout oublié, seule ta peau se souvenait. Alors, tu leur as montré.

 

Journal d’atelier