PETER SCROUGED BACK
Enquète plastique et littéraire autour d’une icone ...
Journal du projet Black Soldiers — The Suspended Image
Ce texte est une enquête — plastique et littéraire — sur une image et sur l’homme qu’elle a effacé. La photographie connue sous le nom de « Scourged Back » est l’une des images les plus reproduites de l’histoire de l’esclavage américain. Elle a circulé, été instrumentalisée, transformée en symbole, effaçant la réalité de l’homme qui y figure.
Les épisodes s’écrivent au fil de la recherche, dans l’ordre de la découverte. La documentation est parfois contradictoire, les sources parfois introuvables. C’est cette complexité qui m’intéresse.

Traversées
Je ne soupçonnais pas l’existence de ces hommes. Je ne connaissais pas leur histoire ; ils n’avaient pas fait trace dans ma mémoire. Mais j’ai su immédiatement en les trouvant que je les cherchais depuis toujours, que leur mémoire m’appartenait.
Je ne connais pas la Louisiane, je ne suis américaine qu’à moitié et d’une autre Amérique, celle qui s’arque pour enclore la mer des Caraïbes, archipel à la mémoire hantée.
Antilles, du nom d’une île imaginaire, portée sur les cartes marines dès 1424, bien avant que Colomb ne s’élance vers ce qu’il s’obstina toujours à appeler les Indes de l’Ouest.
Je suis d’une autre rive, pour toujours partagée, traversée, indécise. La Guadeloupe fait partie de moi, mais j’y suis étrangère.
Guadeloupe ainsi nommée un matin de novembre 1493, pour honorer sa promesse faite aux moines d’un monastère d’Estrémadure, Santa Maria de Guadalupe – où sonne l’arabe Oued El Oub, « la rivière d’amour », car les Maures furent longtemps chez eux sur cette terre – pour mieux effacer Karukera, le nom que les Kalinagos donnaient à leur île avant d’en être dépossédés.
Je ne parle pas créole mais je l’entends, je l’entends depuis toujours dans les silences de mon père, dans cette langue qu’il ne m’a jamais dite. Je ne parle pas créole mais cette langue me parle en silence, depuis toujours.
Je connaissais ton image, mais pas ton nom, ni ton histoire ; mais quand j’ai compris que nous parlions la même langue, j’ai eu un peu moins peur de te peindre.
I — Te peindre
C’est une méditation et une épreuve.
II — Gordon n'est pas ton nom
C’est le nom qu’ils t’ont donné dans le journal; ce numéro du Harper’s Weekly paru le 4 juillet 1863 jour du 87 ème anniversaire de l’indépendance et au lendemain de la bataille de Gettysburg.
III — Donner le dos
Ce fut un geste las, pour eux, pour leur répondre. Parce que leurs questions ne méritaient pas de mots. Pourquoi t’es tu enfui ? Ton maître était-il méchant ? Tu aurais pu en rire.
IV — La soie d'Alger
j’ai dessiné l’arbre. j’ai caressé les lignes, ombres et lumières, pour leur donner du relief. c’était un peu difficle de saisir l’entrelacs, je me suis un peu perdue dans les arabesques du buisson de ronces.
V — Contraband
Mais il faut revenir en arrière. Les deux photographes n’ont pas encore fourbi leur appareil. Tu n’es pas encore assis sur cette chaise, contre le drap blanc, dans cette position presque impossible, parce qu’ils voulaient voir à la fois ton dos et l’arête de ton profil.
VI — Le sourire de Gordon
Vous étiez quatre à vous glisser dans la nuit. John et Gordon, toi Peter et l’autre, dont le nom s’est perdu. Gordon était le plus jeune, il n’avait pas de femme.
VII — Reprise
Ils n’ont pas discuté longtemps. Ils ont regardé le ciel : aucun nuage ne viendrait masquer le soleil et en ce début d’avril, le jour serait encore lent à décliner.
VIII — Immersion
Tu glisses ton corps nu dans l’eau tiède. Dans la fraicheur vive du matin d’avril, tes genoux devant toi sont comme deux îles qui émergent de la vapeur blanche. Ta peau, passée du gris au brun rouge, étincelle. Tu pourrais mourir.
IX — Post-scriptum
Tu les as quitté sans bruit, les laissant penchés sur cette dernière image. Tu n’avais pas besoin de la voir pour la savoir accomplie, définitive. Alors tu es retourné sur tes pas.








