UN ENCLOS, repérages.
UN ENCLOS / LE FILM
D'UN JARDIN, L'AUTRE
Au bout de plusieurs mois, j’ai finalement obtenu l’autorisation de rencontrer quelques détenues au jardin en présence du père Péron. J’ai rédigé cette proposition filmique après ces 2 heures passée à l’intérieur, qui furent mon seul temps de repérages … C’est l’esquisse d’un film rêvé, les prémisses d’une règle du jeu, la cartographie des possibles …
Le film s’ancre au jardin,
offrant l’image innocente d’un jardin de curé où la nature ignorante vit à son rythme. La prison l’enserre de sa rumeur. C’est un jardin de fleurs, celles-ci sont parfois filmées en gros plans, la caméra explore corolles et calices : images violentes d’une intimité dévoilée. Je filme le jardin, la lumière qui change, le cerisier qui fleurit.
Je filmerai le jardin dès le début du printemps, quand les activités y reprennent. Je décrirai précisément les procédures les règles les gestes les rituels. L’espace est exigu, les gestes sont limités, la liberté de mouvement restreinte, tout est confiné, ténu, étriqué. Il faut montrer la valeur de chaque acte, de chaque image. Tout ici est gagné sur le vide, sur l’enfermement.
Je choisis de filmer le jardin dans son apogée, après le long sommeil de l’hiver, quand les beaux jours autorisent les détenues à y retourner. Il faut qu’il soit beau, il faut que la lumière y soit généreuse, c’est alors seulement que les corps s’y libéreront vraiment. C’est aussi à ces moments là que la violence de l’enfermement est la plus grande, que le plaisir volé au jardin est le plus ambivalent.
Les détenues sont au jardin, elles retrouvent la liberté du corps et de la parole, elles se penchent sur la terre et rient entre elles. Elles lèvent les yeux vers le ciel, elles frôlent les fleurs.
L’aumônier est là,
une équipe de tournage est là, une surveillante se tient à proximité.[1]
L’aumônier nous parle, il témoigne, il porte le poids de ces peines, c’est son rôle, il n’y est pas encore habitué.
Je filme le jardin dans l’accomplissement d’un printemps, dans ses promesses et son déploiement. Je filme le jardin déserté et muet, les oiseaux qui en reprennent possession, j’en dresse l’inventaire.
La prison est autour
Les prisonnières derrière les murs. Quelques signes ténus en témoignent : autour de la cour principale des centaines de fenêtres, quelques sacs de plastiques accrochés aux grilles, derrière des cellules, des vies, des années de vie. Nous sommes dans un établissement pour peine.
Décrire l’espace. La configuration du lieu, l’architecture si spécifique impose son ordre : l’entrée principale, le porche imposant, l’immense cour et son campanile, la chapelle puis le jardin, au coeur de trois enceintes, insoupçonnable. Je filme ces lieux vides, en de longs plans fixes ou de lents panoramiques, je restitue l’univers sonore si particulier : le silence et les sons hors champ, la rumeur de la prison et la rumeur de la ville.
Intérieur / extérieur
Je filme aussi la prison de l’extérieur, les angles insérés dans la ville : le côté de la gare T.G.V., le côté de la ville basse avec ses pavillons de meulière … Marie Jo, dès sa sortie est allée voir de l’extérieur la fenêtre de sa cellule, elle enfin découvert la rue qu’elle apercevait derrière le grillage de sa fenêtre.
L’aumônier a les clefs, toutes les clefs, c’est le fardeau de sa responsabilité. Il nous guide jusqu’au jardin, c’est le passeur.
Marie Jo parle du jardin, elle décrit précisément l’endroit, donne ses repères, évoque les règles qui régissent cet espace, parle de son expérience et de celle de ses codétenues, évoque Marie Christine et le pacte qui les unit, la cellule qu’elle lui a laissée. A travers ces souvenirs du jardin, elle exprime toute l’ambivalence de sa situation, presque libre et pourtant toujours attachée à l’enclos où la ramènent ses souvenirs.
Sa volonté de ne pas oublier, sa difficulté à s’éloigner, font écho aux propos des prisonnières : projetées vers l’ailleurs, définies parce ce qu’elles étaient avant la prison ou par ce qu’elles espèrent devenir après, quand il leur est encore permis d’espérer.
La parole
J’attend de mes personnages des récits, des descriptions des évocations, c’est moins la parole en situation que la parole recueillie pour elle même qui fait image, je vais filmer dans l’écho de ces paroles[2]. Le père Péron est homme de parole, c’est son instrument de travail, il peut dire combien les paroles des prisonnières le submergent parfois. Marie Jo est dehors, elle se remémore un passé si proche et ineffaçable, elle met des mots sur l’image du jardin, elle peut maintenant, avec un peu de recul, en dire le sens et le prix. Au dedans, la parole est souvent vaine, codée, conflictuelle. Au jardin je suis dans un lieu de partage possible de la parole, je rencontre les détenues sur ce que nous avons de commun : un moment, un espace. Pas d’illusion non plus sur ce partage, elles retournent à leur peine, je quitte l’enceinte, mais il y a eu un moment, un espace, d’échange.
Jour après jour
Marie Jo le dit très bien, le temps de la prison s’égraine jour après jour, le passé peut être une douleur, l’avenir peut être un gouffre. Le jardin lui, offre des moments présents à vivre pleinement.
Le film restitue métaphoriquement une journée au jardin : le matin il est encore vide, autour la prison bruit de toutes ses activités prévisibles ; à trois heures les détenues peuvent y venir, il reste ouvert jusqu’à 18 heures, l’ombre du cerisier s’allonge, elles regagnent la détention. Les cellules seront closes à 19 heures jusqu’au lendemain matin, la nuit est volée aux prisonnières. Le jardin retourne à sa vie secrète, le soir tombe.
[1] Finalement le tournage se déroulera sous la responsabilité du père et sans aucune surveillance.
[2] La question de l’autorisation de montrer les visages des détenues n’a été réglée qu’au tout dernier moment, grâce à la directrice qui en a pris la responsabilité sans en référer au ministère.